« C’houez er beuz ! », Souffle dans le buis !

A la mémoire des anciens maîtres sonneurs de la petite Bretagne

 

 

De bonne heure, biniou et bombarde furent réputés diaboliques. Dans les chaires villageoises les prédicateurs tonnèrent des vitupérations fulminantes et vouèrent les bardes sonnants aux flammes infernales. 

                          

        Du reste les deux instruments rustiques ne servaient pas qu’à faire danser. Ils libéraient d’autres émotions. Ils savaient moduler des déplorations de naufrages et des chants d’amour, ils commandaient les équipages fleuris des noces en sonnant les marches nuptiales et le grand air des chevaux. Une fois passé à table ils sonnaient l’air du rôti.… Partout et pour n’importe quoi, quand le talabardeur était là on suppliait, on ordonnait, on vociférait sur tous les tons : « C’houez er beuz ! », Souffle  dans le buis !

             C’est que nos maîtres sonneurs étaient mieux que des ordonnateurs de bruyantes réjouissances. De bons ouvriers, d’abord et c’était là un mérite fort sensible à  nos pères qui appréciaient la conscience dans le travail. Ayant reconnu à fond, depuis l’enfance, les possibilités de leur instrument, ils ne cessaient jusqu’à la mort de chercher à en tirer plus.

           Mais les anches surtout étaient l’objet des plus grands soins. On parle d’anches de bombardes, trésors précieux et inaccessibles, en corne de vache bouillie, étirées        et mise en lamelles, usées patiemment à la meule puis conservées dans un bain d’eau-de-vie de cidre. Que dire de ces anches de seigle qui ne pouvaient être valables       que si elles avaient été coupées de nuit, à telle phase de la lune entre le troisième et le quatrième nœud, dans un champ de telle exposition et semé à telle époque !

La première bombarde était un Stradivarius. Le plus souvent elle accompagnait le sonneur jusqu’à la tombe. A l’hospice de Carhaix, le vieux Leon Bras couchait avec la sienne sur son cœur. Que de travail pour accoutumer les gros doigts à battre le buis en clapets sensibles, pour discipliner le souffle, maîtriser et doser les coups de langue. La récompense venait au talabardeur lorsqu’il n’était plus possible à personne de confondre son style avec celui de quelque autre lorsque, entendant une bombarde éclater dans le lointain, le paysan levait le dos dans son champ et pouvait dire, sans risque d’erreur : «  C’est Matilin ! C’est le Dorig ! » Alors l’instrumentiste devenait créateur, c’est à dire que, sans aucune notion musicale théorique, il se livrait aux improvisations sur des thèmes qui chantaient dans sa tête, aux arrangements sur des airs entendus mais qu’il ne restituait jamais sans y mettre du sien. Chacun sonnait « sa » gavotte, « son » bal, « son » jabadao ou « son » air qui portait alors son nom ou le nom de son « pays ».

C’est pourquoi les sept vents de Bretagne ont dispersé des milliers d’airs qui ont survécus au dernier soupire de leurs créateurs.      

Le mérite de Polig Montjarret et de ses camarades de la BAS (1) a été de de rechercher diligemment ces compositions éparses, d’exciter la mémoire paresseuse mais tenace des vieilles gens.

                           Extrait d’une préface de Pierre Hélias à un recueil d’airs pour biniou et bombarde collectés par Polig Monjarret (1960 ?)

 

    1. Bodadeg ar sonerion (« B.A.S. » en abrégé), est une association regroupant les musiciens traditionnels bretons. Elle a servi de base pour la création des premiers bagadoù à la fin des années 1940.