Bleimor : une légende !
« Toujours … prêt près »
Notre histoire commence en culottes courtes, chemisettes et foulards. En effet ce nom de “Bleimor” qui ne manque pas de mordant (1) est celui que se donne, en 1946, un groupe de scouts de la région parisienne, routiers et guides aînés (2), qui créent, le 9 janvier, un centre scout d’expression bretonne « Urz skatoued Bleimor » (Urzh ar skouted en breton académique).

1946, la sombre page de la seconde guerre mondiale vient juste de se tourner. Ces adolescents, garçons et filles, sont des enfants d’« émigrés économiques » bretons voire de militants nationalistes bretons assignés à résidence en région parisienne à l‘issue de la guerre. Tous ces bretons déracinés sont restés très attachés et très proches de leur pays. Pour ces adolescents, à côté, des activités traditionnelles du scoutisme, la découverte de la Bretagne et de sa culture, sous tous ses aspects, est une préoccupation essentielle (3).
Cela commence naturellement par l’apprentissage de la langue des anciens.« Hep brezhoneg, Breizh ebet !» (Sans langue bretonne pas de Bretagne !) : Pour l’étude de cette langue bretonne, si belle et si complexe, les scouts Bleimor adoptent le système des examens de niveau de langue et de culture bretonne de skol Ober (4).
Mais la connaissance de la Bretagne, et plus généralement du monde celtique, est tout aussi importante à leurs yeux. Cette découverte se fera grâce aux camps scouts organisés pendant les vacances scolaires. Un premier camp a lieu dès août 1946 à Plomelin en pays glazik à mi-chemin entre Quimper et Pont-l’Abbé. Il sera suivi de beaucoup d’autres en Bretagne ou dans divers pays celtes (notamment en Ecosse en 1952).
A Paris, les scouts Bleimor participent, bien-sûr, aux multiples activités de la Mission Bretonne (5). Ils animent notamment le Pardon annuel aux arènes de Lutèce (10 000 Participants dans les années 60-70 !) ou encore les Noëls des Petits Bretons de la région parisienne.
L’association Bleimor ne sera jamais très importante. En 1962, lorsque l’association se détache des scouts de France (6) on dénombre seulement 215 scouts Bleimor. La majorité d’entre eux réside à Paris ou en région parisienne, les autres se répartissent entre quelques petites unités qui se sont créées à Rennes, Quimper, Vannes et Quintin.
A la fin des années 40, c’est l’apparition des premiers bagadoù inspirés des pipes-bands écossais. En 1949, au sein de Bleimor, un bagad est créé qui adhère de suite à l’association Bodadeg Ar Sonerion (l’assemblée des sonneurs) (7). Cette même année, en Bretagne, d’autres futurs grands bagads voient le jour comme la Kevrenn de Rennes ou celle de Brest Ar Flamm, (créées sous l’impulsion de « routiers » comme Christian Hudin ou Patrick Coué pour les deux bagadoù cités).

Si le bagad Bleimor se fait remarquer aux pardons des Bretons de Paris, ce ne sont pas ses seules prestations. En 1950, par exemple, le bagad défile au Bleung-Brug (8) de Saint-Pol-de-Léon. En 1952, le bagad réalise même une tournée Outre-Manche (Pays de Galles et Ecosse)
A l’époque le bagad défile « à la sauce armoricaine » pourrait-on dire, caisses claires en tête, suivies des cornemuses, les bombardes fermant la marche. Pour être précis, il ne s’agit pas encore de cornemuses mais de biniou braz, un instrument à mi-chemin entre le binioù traditionnel et la grande cornemuse écossaise. Cet instrument, création originale du luthier Dorig le Voyer (9), est doté dans un premier temps seulement de deux bourbons (un basse et un ténor). Rapidement il va acquérir un second bourdon ténor, mais l’accordage d’un voir de plusieurs binioù de ce type avec les bombardes reste une opération délicate. Le bagad Bleimor sera un des tout premier bagadoù à adopter (Et à faire admettre) la grande cornemuse écossaise.
3. Un peu de sérieux
- Technique et formation
Lors du fameux voyage du bagad en écosse, en 1952, les sonneurs de Bleimor font la connaissance de Seumas Mac Neill, grand piper devant l’Eternel et directeur du College of Piping. Une rencontre déterminante pour l’évolution du bagad : Donatien Laurent (10) le penn soner de ces années-là est conquis par les qualités de la cornemuse écossaise et reconnaît en outre que l’apprentissage d’un tel instrumente doit se faire de façon méthodique et rigoureuse. (Une sacrée révolution pour des Bretons habitués plutôt à apprendre et jouer « d’oreille » !). Henry Leon, le brestois, Alain le Hégarat de Saint Brieuc et Donatien Laurent créent en 1952 le Scolaich Beg an Treis une véritable structure de formation avec un programme pluriannuel et des examens de passage de niveau. D’abord orientée uniquement vers l’étude de la cornemuse, cette structure s’ouvre rapidement aux autres pupitres. Les sonneurs de cornemuse de Bleimor vont donc participer voire animer les stages de formation organisés pour former des moniteurs et préparer aux concours des bagadoù.
- Entre tradition et modernité
Il ne faut surtout pas manquer de rappeler la part importante qu’ont tenu les membres du bagad Bleimor dans le collectage et la sauvegarde des airs traditionnels. De même il faut souligner le soin apporté à la composition des suites, toujours fidèles au terroir retenu, présentées en concert ou en concours.
Mais cet attachement à la musique originelle bretonne n’exclut pas l’audace et le renouveau. La connaissance de la musique celtique au sens large va être source d’inspiration. Par exemple, en 1961, un certain Alan Cochevelou alors penn soner de la formation et plus connu sous le nom d’Alan Stivell, enrichit le répertoire par ses créations et n’hésite pas à compléter les sonorités du bagad par les couleurs d’autres instruments ou du chant. C’est en particulier l’apparition, à côté des sonorités puissantes des sonneurs, du son cristallin des harpes celtiques pour lesquelles un ensemble, Telenn Bleimor, a été créé par son professeur de harpe Denise Mégevand.
Le temps des concours

Sous l’impulsion de la B.A.S, des concours sont organisés tous les ans permettant de classer les bagadoù. Au fil du temps de plus en plus de bagadoù entreront en compétition, obligeant à créer des catégories (cinq aujourd’hui) et à affiner le classement selon une batterie de critère allant des caractéristiques du programme proposé à la qualité de l’exécution jugée au niveau de l’ensemble comme de chaque pupitre.
Les premiers concours, de 1953 à 1970, ont lieu à Brest et le bagad Bleimor, réputé pour son sens de la mesure (12), y affronte les meilleurs que sont à cette époque la Kevrenn de Rennes, les deux bagadoù de Brest, Ar Flamm et Brest Sant Mark, et le Bagad Boulvrieg.
Au total, le Bagad Bleimor, malgré quelques années de non-participation aux concours, va remporter quatre titres de “champion de Bretagne” (1966, 1973,1980 et 1987) et un nombre considérable de deuxièmes places.
3. Un bagad en PLS ?
En novembre1967, la musique prenant toute la place, le bagad se détache de l’organisation des scouts Bleimor et se constitue en association indépendante. Mais en même temps beaucoup des sonneurs du bagad ont réussi à quitter la région parisienne et sont venus s’établir en Bretagne. Le siège de l’association sera donc successivement déplacé à Lorient où le bagad prend le nom de Sonerien Bleimor, puis à Langonnet où réside Alan Stivell et enfin à Douarnenez.
La difficultéd’organiser des répétitions , de part la dispersion des sonneurs, même que le niveau technique de la « concurrence » qui ne cesse de monter, va conduire le bagad à cesser ses prestations musicales. Sa dernière présence en concours aura lieu à Lorient en 1994. Cependant, après quelques années d’absence, le groupe est de nouveau membre de la BAS et ses sonneurs (ou anciens sonneurs) continuent d’organiser de temps à autres des rassemblements comme cette année où, le premier week-end de septembre, à l’occasion du 70ème anniversaire du concours des sonneurs en couple de Gourin, le bagad Bleimor a repris certains des airs qui ont fait son succès. Longues vies à ce bagad historique !

Et pour finir quelques extraits sonores à la qualité sonore imparfaite mais bien représentatifs
danse fisel (1973) (pour écouter)
Suite Léon (pour écouter)
Suite classée 1° au Concours Lorient 1987 (pour écouter)
Gavotte de l’Aven (pour écouter)
HG octobre 2026
Sources : La musique bretonne ouvrage collectif (ed Le Chasse-Marée*Armen)
Bagad Armel Morgant-Jean-Michel Roignant (ed Coop Breizh)
Sites Internet
Iconographie RD
ANNEXES :
- Bleimor : Que l’on écrirait aujourd’hui en breton unifié « bleizh-mor » signifie loup de mer c’est-à-dire au choix le vieux marin grincheux et chiqueur ou …l’orque.
- C’est aussi sous ce patronyme que le poète breton Yann-Ber Calloc’h avait signé les poèmes qui seront publiés en un recueil intitulé Ar en deulin après sa mort en 1917. Pour plus de détails vous pouvez vous reporter à l’article Me’ zo ganet e- kreiz ar mor (https://kevrenn-larochelle.fr/?p=5766).
- C’est enfin le nom pris par un groupe de résistants du centre Bretagne, groupe auquel appartenait Jean-Pierre Genevisse, un neveu de Yann-Ber Calloc’h.
- Routiers et guides aînées : les routiers sont les scouts entre 17et 19 ans. Ils sont organisés au sein d’un « clan » de 15 à 20 scouts. Les guides-aînées regroupent les filles entre 17et19 ans, organisées au sein d’un « feu » de 15 à 20 guides.
- Objectifs Bleimor : selon les statuts de l’association Bleimor, officiellement déposés auprès de la Préfecture de Police de Paris en 1950, le but de l’association est ainsi défini : « Pratique du scoutisme et des activités d’expression culturelle, danse, chant choral, musique populaire, jeu dramatique ». Aucune allusion à la langue ou la culture bretonne, précisions qui aurait pu éveiller une suspicion d’autonomisme de mauvais aloi.
- Skol Ober : Créé en 1932 sous l’impulsion de Marc’harid Gourlaouen (1902-1987) pour répondre au manque d’enseignement institutionnel, ce système d’examen de niveau repose sur les cours par correspondance. Skol Ober évalue les compétences en langue et culture bretonnes acquises. Cette évaluation comprend deux niveaux :
- Trec’h kentan : le premier niveau, qui valide les bases et les notions élémentaires de la langue bretonne.
- Trec’h meur : le niveau supérieur ou avancé, destiné aux élèves les plus perfectionnés
- Ce système a permis à des générations d’apprenants et de militants de se faire certifier hors du système scolaire classique.
- Mission Bretonne : En 1897 l’abbé François Cadic, originaire de la région de Pontivy, fonde « La Paroisse Bretonne de Paris » afin d’apporter un soutien moral, matériel (emploi, logement) et spirituel aux bretons et surtout aux bretonnes (une population souvent rurale et brittophone) confronté à la frénésie de la capitale, ses excès, ses turpitudes. Succède à cette association, en 1947, la Mission Bretonne d’Ile de France à l’initiative de l’abbé Elie Gauthier natif de Dinan. L’objectif est conservé mais s’y ajoute l’organisation d’événements festifs et culturels.
- Cette association (En breton Ti ar Vretonned) existe toujours et ne manque pas de dynamisme https://www.missionbretonne.bzh/agenda/
- La raison de la scission : La direction des scouts de France veut faire évoluer ses structures basées sur la carte poussiéreuse des provinces d’antan. Elle choisit de s’organiser sur la base des subdivisions administratives départementales actuelles. Cela dissocie de fait l’entité Rennes-Nantes chère aux bretons. Porté par le mouvement européiste de l’époque l’association Bleimor se rallie alors à la petite structure française des scouts d’Europe (une centaine de membres).
- Bodadeg ar sonerion (« B.A.S. » en abrégé), est une fédération associative de musique bretonne créée, en 1943, par Polig Monjarret et Dorig le Voyer. Au tout début son objectif est double. D’une part la collecte des airs (marches, mélodies, danse chants) auprès des dix-sept derniers sonneurs (!), issus de la tradition, encore vivants sous le patronage de Polig Monjarret. D’autre part la recherche de matière première (bois et cuir) ou d’informations pour la fabrication à l’identique de bombardes et de binioù dont se charge Dorig le Voyer). Par la suite son rôle s’étendra à tout ce qui entoure les bagadoù, la formation, les concours etc …
- Bleugn-Brug : (Fleur de bruyère) Association créée en 1905 par l’abbé Perrot, aux positions très autonomistes, pour défendre la langue et la culture bretonne. Cette association est menacée de disparition après la guerre par la direction des œuvres diocésaines de Quimper qui souhaite la dissoudre dans les différents mouvements d’Action catholique. Le chanoine Vincent Favé parvient cependant à préserver son existence au prix de l’acceptationvd’un plus grand contrôle du clergé.
- L’apogée du Bleun-Brug est le congrès de 1955 à Landivisiau qui réunit 60 000 participants.
- La dernière fête du mouvement se tiendra à Plougastel-Daoulas en 1979.
- Dorig le Voyer (1914-1987) : cofondateur de la B.A.S, membre du mouvement des artistes bretons Ar Seiz Breur, ce facteur d’instrument autodidacte commence dès 1932 à fabriquer un instrument inspiré de la cornemuse qu’il appelle binioù braz. Après un stage à Paris auprès d’un facteur de hautbois, il s’installera à Rennes puis à Ploërmel, où il fabriquera des binioù kozh en séries et des bombardes au son puissant.
- Donatien Laurent (1935-2020), musicologue, linguiste est le premier ethnologue de profession à étudier la culture orale et la tradition chantée en Bretagne.
- Stages de formation : c’est semble -t -il au bagad Brest St Marc à l’initiative du penn soner Herri Leon que nait l’idée de stages de perfectionnement.
- Le sens de la mesure : Le bagad Bleimor, dit-on, avait l’habitude de répéter en avant-concours à Brest, en plein air, dans le parc du château de Kérouzéré. A l’époque point de métronome électronique mais nos sonneurs avaient recours à leur métronome « Bleimor ». Une arme secrète rustique mais terriblement efficace : un galet soigneusement choisi chaque matin et pesé précisément chez la boulangère locale, suspendu à une branche basse par une ficelle. La longueur de celle-ci est déterminée par un calcul mathématique rigoureux confié à un sonneur préparant Navale, un certain Yann Cochevelou frère de qui vous savez.
- Remarque d’un lecteur très observateur et ingénieur de son état : La période d’oscillation d’un pendule n’étant en rien déterminée par la masse du poids suspendu à la ficelle (cf wikipedia pour vérification) on est en droit d’en conclure que Yann Cochevelou était probablement … amoureux de la femme du boulanger ! de là à s’en faire tout un film…